Quand quelque chose s’interrompt ou s’arrête, ce peut être une rupture sans appel conduisant à la désorganisation de la psyché. Cependant, ce peut être aussi une altération salutaire, source de renouveau dans un organisme autrement condamné à la répétition. Au point qu’on peut se demander si la technique de l’analyse n’a pas pour fonction (ou, à tout le moins, pour effet) de conduire le sujet à une crise. En analyse, la crise serait alors induite par la méthode. À côté des crises inhérentes à la vie de l’individu qui résonnent dans l’espace de la séance, il y aurait celles qui sont propres au déploiement de la cure. Souvent, il est vrai, celles-ci font écho à ce qui advient dans la vie des patients, exigeant alors de l’analyste une réflexion approfondie quant aux enjeux du transfert et du contre-transfert.

Dans la traversée de la vie, de ses tout-débuts jusqu’à son extrême fin, dans ses liaisons possibles avec le plaisir ou dans ses dérives mélancoliques, la douleur reste la compagne fidèle du corps et de la psyché.

La douleur relève de l’effraction, par rupture des barrières, par excès d’excitation, une implosion violente qui déborde les limites du moi-corps. Si le privilège est accordé à l’expérience de satisfaction dans la construction du psychisme, du moi et de ses objets, dans la création des fantasmes et des représentations, la douleur fait toujours retour, comme expérience humaine inéluctable et sans doute indispensable parce que toujours liée à la perte d’objet.

La douleur ne se confond ni avec la détresse ni avec la souffrance. Elle en désigne l’au-delà dans une radicalité qui défait les liaisons trop convenues entre les affects et les représentations. Comme éprouvé pur, elle peut exclure la part de l’autre et, en particulier, sa fonction consolatrice. Elle peut aussi et ce sont là son essence et son destin en psychanalyse comme dans la littérature constituer un point d’appel pour les mots et donc pour celui qui les dit ou les écrit.

Depuis que Freud s’est autoproclamé « archéologue de l’âme » dans les Études sur l’hystérie en 1895, les débats sur l’originaire et l’archaïque sont, en plein ou en creux, constitutifs de la psychanalyse elle-même comme science de l’origine.

Aujourd’hui, les discussions à ce sujet ne laissent jamais indifférente la communauté des analystes. De fait, l’ambition résolument matricielle de ces deux termes est une valeur sûre pour convoquer la complexité mouvante et évolutive de la rencontre transféro/contre-transférentielle.
Cette attractivité s’enracine dans le fort magnétisme de l’énigme des commencements dont l’originaire et l’archaïque sont animés. Ce pouvoir s’étend des délices brûlantes de la séduction aux affres de la répulsion. La fascination, en tout cas, y est dominante, avec ses vertus mobilisatrices et ses vertiges régressifs.
Cette publication des « Monographies et débats de psychanalyse » se propose d’explorer bien distinctement l’originaire et l’archaïque à l’abri des réductions caricaturales et en cernant l’essentiel : les promesses de l’exploration attentive de leurs récurrences polymorphes et insistantes dans la clinique quotidienne.