Pour Freud, en 1900, le rêve était la voie royale pour accéder à l’inconscient, plus précisément au désir inconscient du sujet, désir actuel et surtout infantile. Mais l’expérience clinique le confronta progressivement au point de butée de cette thèse initiale. Il fut contraint de tempérer quelque peu : comment concilier la notion de désir avec la présence, parfois récurrente et invasive, de cauchemars ou de rêves consécutifs aux traumatismes qui le répètent indéfiniment ?

Qu’en est-il pour le clinicien aujourd’hui, était l’une des questions posées par l’argument initial conjoint à l’appel aux auteurs.

L’intérêt de ce numéro des Cahiers de psychologie clinique est multiple.

D’une part, on peut y découvrir les divers contextes (historique, social et personnel) dans lesquels se sont élaborés les écrits de Freud sur le rêve (L. Prado), particulièrement ses rapports à Fliess (F. de Rivoyre).

D’autre part, le lecteur pourra s’initier aux compléments et les nouvelles élaborations proposées par les successeurs de Freud, principalement celles de Bion et de Lacan.

Avec Bion, on s’oriente tantôt vers une lecture intersubjective du rêve (M. Hebberecht), vers la fonction alpha (fonction inconsciente du moi) et vers l’élaboration de l’expérience émotionnelle actuelle (M. Van Lisbeth).

Avec Lacan, c’est la dimension du désir comme désir de l’autre qui est soulignée (L. Prado, P. De Neuter et Y. Dimitriadis), ainsi que celle de la confrontation au Réel et à la jouissance, abord du rêve qui suppose un décentrement par rapport au repérage de leur(s) sen(s). Autrement dit, le rêve sert aussi à se protéger d’une jouissance insupportable et traumatique, tout en procurant une jouissance plus modérée non seulement de l’image, ce qui se conçoit aisément, mais aussi du son, celui de la « lalangue », ce flux des signifiants parentaux dans lequel l’enfant a baigné dès son origine et que Lacan disait être le « gîte de l’inconscient » (M. Drach).

Il est dans d’autres contributions mis en évidence que le rêve n’est pas seulement le révélateur du désir refoulé du sujet. Il dévoile aussi et anticipe le travail analytique en cours. Bien plus, il y participe en ce sens qu’il soutient le processus et le dynamise. Il fonctionne notamment comme une première acceptation des éléments refoulés. Dans d’autres cas, il permet l’intégration progressive du traumatisme. Il est donc non seulement révélateur mais aussi transformateur et réparateur (D. Sens).

Enfin, on peut aussi observer que certains rêves sont prémonitoires. Ainsi, à reconsidérer aujourd’hui le rêve peu connu de Freud, rêve dit du changement d’adresse, on peut y lire que Freud comprend oniriquement et inconsciemment ses différents théoriques avec Fliess vont l’entraîner à poursuivre seul sa propre voie (F. de Rivoyre).

L’approche neurobiologique actuelle est aussi prise en compte. Dans l’article qui lui est consacré (M. Kerkhofs), il apparaît notamment que le rêve n’est pas seulement l’activité exclusive du sommeil paradoxal.

Un groupe d’articles, s’engageant résolument dans la clinique du rêve, témoignent de la manière dont ces auteurs travaillent aujourd’hui le rêve et avec le rêve.

D’aucuns revisitent ainsi l’un ou l’autre des rêves freudiens (F. de Rivoyre et Y. Dimitriadis) tandis que d’autres font état de rêves issus de leur pratique clinique. D’autres encore mettent les conceptions freudiennes à l’épreuve de leur pratique particulière. Il s’agit d’une part d’une thérapie ethnopsychanalytique et transculturelle (D. Pierre) et, d’autre part, d’une psychothérapie usant de la médiation par la création d’une image plastique, expérience qui consiste à « remplir » par la forme, ce qui s’est absenté du regard et qui vient à manquer (D. Sens). Cette dernière « confrontation » indique une analogie de fonctionnement et leur usage conjoint dans la thérapie révèle une surprenante complémentarité : la création d’images plastiques induisant la réminiscence de rêve très anciens, oubliés voire refoulés, étapes préliminaires à leur reprise dans le champ de la parole.

Cette confrontation du rêve avec les processus de création de l’image plastique n’est pas la seule. S’y trouve aussi élaborée une confrontation instructive du rêve avec les différentes composantes de la création théâtrale (M. Dubreuil). La comparaison de l’œuvre et du rêve, du dramaturge et du rêveur, de l’acteur et du personnage du rêve apportent de nouveaux éclairages tant sur le théâtre que sur le rêve, voie d’accès à cet inconscient que Freud lui-même avait désigné comme étant « l’autre scène ».

Enfin, « rêver » évoquant aussi le rêve éveillé, deux questions sont posées. La première, qui concerne le rêve en tant qu’utopie ou rêve politique (apparenté donc à l’idéal du moi) peut se formuler ainsi : « Ces rêves de jour, ont-ils eu quelques effets déterminants dans les changements de la société ? » Les observations de certains de ces changements passés ou présents (diverses révolutions accomplies au XVIIIe siècle, mai 68 et les printemps arabes) obligent à apporter des réponses nuancées et conduisent à distinguer d’une part les utopies, les rêves politiques, les idéaux révolutionnaires de liberté par exemple, et, d’autre part, les diverses personnalités amenées à penser ou à réaliser ces changements (par exemple Marx, Staline, Mao Zedong et Robespierre) (P. Desroches).

Et qu’en est-il des rêves de nuit ?

S’il semble que le rêve de nuit ne puisse être à l’origine d’une révolution politique, certains témoignages donnent à penser qu’ils peuvent induire chez le rêveur une révolution de la pensée et de la création artistique. Ce semble avoir été le cas pour Descartes, pour Tartini et pour certains surréalistes (P. Delaroche). Par ailleurs, certaines cures indiquent qu’ un rêve éveillé, un rêve d’enfance notamment, peut être tout à fait stimulant pour un sujet, sauf dans les cas où il constitue un idéal tellement élevé qu’il induise dépression et sentiment d’échec sans cesse renouvelés. Par conséquent, s’il importe de réaliser bon nombre de nos rêves de jour, il convient de se garder de faire de la réalisation de tous nos rêves, ceux du jour comme ceux de la nuit, un impératif valable pour toutes et pour tous (P. De Neuter).

Cela étant les Cahiers de psychologie clinique vous souhaitent de nombreux rêves facilitant la résolution de traumatismes passés ou présents, protecteurs de jouissances insurmontables et procureurs de jouissances bénéfiques, dynamisant vos projets et entreprises, et, pour celles et ceux qui sont engagés dans un travail analytique, de nombreux rêves participant à sa bonne évolution. Et enfin, aux cliniciens, les Cahiers souhaitent que ces lectures leur soient de la plus grande utilité dans leur pratique quotidienne.

Avec la livraison de ce dernier numéro des Cahiers de Psychologie clinique notre équipe termine la réalisation de cinquante volumes, parus régulièrement tous les six mois au cours de ces vingt-cinq dernières années.

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Nous voulons partager ici notre inquiétude quant au développement de pratiques de soins qui essaient de faire l’économie de la complexité psychique au profit de la rentabilité illusoire du soin. Le temps du psychisme n’est pas le temps de l’entreprise ni celui des politiques d’austérité. Quand des mécanismes psychologiques ont mis dix, vingt, trente, quarante ans à s’installer, il est mensonger, arbitraire et manipulateur, de donner à penser qu’il est possible de les assainir rapidement. C’est le cas aussi quand des traumatismes violents ont traversé plusieurs générations ou quand des traumatismes précoces ont perturbé l’évolution souhaitable de la croissance psychique. Il nous semble indispensable de faire comprendre à quel point une approche clinique de ces pathologies doit pouvoir s’appuyer sur une démarche progressive et processuelle et qu’un renoncement à des formules instantanées ou ultra rapides est la condition sine qua non d’une véritable évolution.

Nous voulons aussi partager notre inquiétude quant au développement de pratiques de soin qui essaieraient de faire l’économie de l’existence des inconscients humains. « Déconditionner », « corriger », faire appel à la volonté, c’est méconnaître la face cachée de l’iceberg et tromper les patients sur leur véritable fonctionnement interne.

Et que dire de toutes les formules magiques qui leur sont proposées et qui exploitent commercialement leur besoin d’espérer voir leur crédulité ?

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